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Certains comportements sont reconnus comme « normaux », d'autres comme « déviants ». A.Cohen affirme que « le comportement déviant est le comportement qui transgresse des règles normatives ». Il faudrait donc que des normes soient à la base de règles, règles définissant dès lors objectivement le comportement déviant. Le problème demeure dans l'identification des « règles normatives » qui varient dans l'espace et dans le temps. Si nous considérons que la norme n'a pas d'essence mais qu'elle est le fruit d'une construction sociale complexe, il convient de dire que l'essentiel de la norme ne réside pas en elle-même mais bien dans son objectivation par la société elle-même. La société doit donner à la norme une existence, doit énoncer des règles de vie identifiables. La norme n'est pas fixée une fois pour toute, elle existe par sa propre mise en oeuvre au travers de règlements. Elle est diffuse dans la société et elle est l'objet d'un conflit permanent pour son élaboration. Certains comportements sont prohibés de façon unanime. L'inceste par exemple n'est toléré dans aucune société.

 

I-                   Norme et déviance

 

A.    La Norme

 

1)      La norme

 

S'il fallait retenir une problématique développée par le père de la sociologie française, E.Durkheim, nous retiendrions la logique d'imposition des normes d'une société à tous les individus qui la composent. C'est sans doute dans son ouvrage le plus aboutit, Les formes élémentaires de la vie religieuse , qu'il s'approcha au plus près de ce qu'il recherchait, c'est-à-dire de l'explication scientifique de l'existence d'une communauté de pensée surpassant par sa puissance la volonté individuelle. Pour lui, la religion ne tire pas sa puissance, comme voudrait nous le faire croire R.Aron , quand il commente l'œuvre d'E.Durkheim, de l'« adoration » que l'individu voue au groupe et à l'ordre social. La religion est une forme possible de perception du monde. Elle donne les clés de compréhension nécessaires à la société. Ce n'est pas l'« adoration » que l'individu voue au groupe qui donne à la religion sa puissance, c'est l'existence même d'une société qui pense le monde à son image qui permet à l'individu de l'appréhender au travers de catégories de perception qui sont d'origine sociale. La religion est donc une posture socialement construite afin de penser le monde. Si l'individu n'a pas suffisamment intégré la norme, il se trouve dans une situation d'intense précarité qui peut le conduire, par exemple, au suicide. S'il fallait donc trouver une origine à la norme sociale propre à une société, il faudrait analyser qu'elles sont les catégories de perceptions du monde que les individus de cette société mettent en oeuvre. Ces catégories de perception ne peuvent être le résultat d'une construction individuelle qui n'expliquerait pas leur permanence dans une société donnée. Il y a la droite et la gauche, le haut et le bas, l'eau et le feu, le bien et le mal, le blanc et le noir, l'homme et la femme, le sacré et le profane... C'est à partir de ces catégories inconscientes de perception que se forme notre compréhension du monde. Et c'est une compréhension commune du monde qui permet de penser la solidarité des individus entre eux. Ce type de solidarité que Durkheim nomme « solidarité mécanique » n'est pas absente de nos sociétés construisant la modernité .

Les mentalités évoluent, chacun le sait bien. Les modifications de normes dues aux progrès techniques ou à l’évolution des croyances religieuses et politiques proclamées sont flagrantes. Mais derrière ces processus très généraux, on peut apercevoir des évolutions qui touchent à des comportements que nos ancêtres pouvaient croire " naturels " et qui pourtant se révèlent être des normes qui ne s’imposaient à eux qu’en vertu d’une représentation construite par la société. Ainsi, dans nos sociétés occidentales, il y a encore seulement un siècle ou deux, la remise en cause de la suprématie sociale, morale, juridique (propriété, mariage, succession, etc.) et intellectuelle des hommes sur les femmes était une déviance intolérable tandis que c'est aujourd'hui son affirmation qui l'est. L’avortement était un crime jugé particulièrement immoral et sévèrement puni tandis que l'on réprime aujourd'hui les catholiques intégristes qui contestent la liberté d'avorter . L’homosexualité était considérée comme une perversion haïssable et méritant de sévères châtiments tandis que c'est aujourd'hui une revendication identitaire largement perçue comme légitime et sans doute bientôt reconnue par le droit. La mendicité était un délit qui pouvait conduire un clochard aux travaux forcés à vie dans un bagne tandis qu'elle fait aujourd'hui l'objet d'une compassion et d'une prise en charge croissantes. L’obéissance des enfants était une obligation indiscutable et les punitions corporelles la sanctionnaient légitimement en famille comme à l’école tandis que le non respect du " droit de l'enfant " est aujourd'hui regardé comme un abus d'autorité odieux.

Inversement, l’évolution des sociétés modernes conduit à pénaliser des comportements jadis tolérés voire considérés comme normaux : certaines formes de corruption, certaines formes d’atteinte à l’environnement (chasse, pollution automobile, pollution agricole), certaines formes de violences " morales " (le harcèlement sexuel simplement oral, le propos raciste, et peut-être bientôt ce que les Américains appellent le political correctness, cette sanction informelle de l’individu qui prononce certains mots tabous ou qui ne prononce pas certaines formules rituelles s’agissant du respect des femmes, des minorités raciales, de certaines règles de politesse, etc. ).

Enfin, l’évolution des normes sanitaires conduit aussi à pénaliser certaines pratiques très ordinairement répandues comme l’acte de fumer. Aujourd’hui, l’individu qui allume une cigarette dans un hall de gare est un délinquant puisqu'il enfreint la loi. Il y a à peine quelques années, dans la même situation, il était un individu parfaitement normal. Certes, la mise en pratique de cette interdiction est aujourd'hui très négociée et l'infracteur est simplement prié d'éteindre sa cigarette, mais il est probable que, dans vingt ou trente ans, la sanction automatique aura remplacé la recommandation bienveillante de la même façon que notre société réprime aujourd'hui fortement la conduite en état d'ébriété qu'elle tolérait jadis.

 

2)      L’anomie

 

Le concept d’anomie forgé par Durkheim est un des plus importants de la théorie sociologique. Il caractérise la situation où se trouvent les individus lorsque les règles sociales qui guident leurs conduites et leurs aspirations perdent leur pouvoir, sont incompatibles entre elles ou lorsque, minées par les changements sociaux, elles doivent céder la place à d’autres. Durkheim a montré que l’affaiblissement des règles imposées par la société aux individus a pour conséquence d’augmenter l’insatisfaction et, comme diront plus tard Thomas et Znaniecki, la «démoralisation» de l’individu. De cette démoralisation, Durkheim voit le signe dans l’augmentation du taux des suicides.

En effet, le suicide «anomique», qui vient de ce que l’activité des hommes est déréglée et de ce qu’ils en souffrent, a tendance à se multiplier en période de crise politique ou de boom économique. De même, il devient plus fréquent là où les mariages étant plus fragiles l’homme est apparemment plus libéré des contraintes morales.

Le concept durkheimien d’anomie a fait l’objet de réflexions et de recherches de la part des sociologues contemporains, comme Merton et Parsons. Mais le développement le plus intéressant, quoique plus ancien, de la théorie de l’anomie se trouve peut-être dans les travaux de Thomas et Znaniecki sur les effets de la transplantation sociale. Dans leurs études sur les immigrants polonais aux États-Unis, les auteurs ont montré que la transplantation provoquait une «désorganisation sociale» des familles et, corrélativement, une démoralisation des individus, qui mènent une existence dépourvue de but et de signification apparente. La théorie de l’anomie paraît d’importance fondamentale à une époque qui, comme la nôtre, est caractérisée par des changements rapides. En effet, le changement implique le vieillissement des règles de conduite traditionnelles en même temps que l’existence, dans les phases de transition, de systèmes de règles mal établies ou contradictoires. Il serait important de savoir dans quelle mesure le changement entraîne effectivement la démoralisation prévue par Durkheim, et dans quelle mesure cette dernière amène, à son tour, une détérioration des institutions. La théorie de l’anomie devrait donc pouvoir être appliquée à l’analyse du comportement des individus et du fonctionnement des institutions en situation de changement, comme elle a été appliquée à celles des conduites déviantes et des transplantations sociales.

 

L'anomie n'est pas synonyme de pathologie. Elle indique seulement « la probabilité de sa présence dans le corps social » . Elle n'est autre que l'absence de solidarité entre les composantes d'une société. Elle n'est donc pas la transgression d'une norme commune, mais l'absence de règles communes. Pour transgresser une norme, encore faut-il que la société l'ait édifiée en tant que telle. Si le crime est un fait social normal, c'est parce qu'il ne détruit pas la solidarité. En revanche le suicide peut être pathologique s'il est considéré comme une absence totale de la norme, la mort sociale engendrant inévitablement la mort biologique. Durkheim est conscient qu'« il ne peut y avoir de société où les individus ne divergent pas plus ou moins du type collectif » . Mais cette divergence n'est pas un élément pathologique. Comme le dit A.Cohen, « la déviance éclaircit les règles et unifie le groupe »

 

 

 

B.     La Déviance

 

Définition : Selon l’édition en cours du célèbre dictionnaire usuel Petit Robert, " Déviance " est un mot d’usage très récent (les années 1960) qui, dans son sens psychologique, signifie " Comportement qui échappe aux règles admises par la société ". Plus précisément, " Déviant(e) " est l’adjectif qui désigne la " personne dont le comportement s’écarte de la norme sociale admise ". De fait, pour qu’une situation de déviance existe, il faut que soient réunis trois éléments :

- l’existence d’une norme

- un comportement de transgression de cette norme

- un processus de stigmatisation de cette transgression

Les déviances sont définies par des normes

 

La sociologie de la déviance – ou plus précisément la sociologie des faits de déviance – s’est principalement développée dans les payx de tradition anglosaxonne, et plus particulièrement aux état unis, après la première guerre mondiale. De fait, le terme de déviance est longtemps demeuré étranger au vocabulaire de la langue française, où il n’est recensé dans les dictionnaires que vers la fin des années 60. En réalité la sociologie des faits de déviance est née avant la sociologie criminelle, dont elle constitue un prolongement. Le concept de déviance s’avère difficile à circonscrire. Parfois synomyme de criminalité, la notion de déviance a tendance à déborder de plus en plus  le cadre judiciaire pour s’appliquer à tout phénomène de transgression de normes collectivement établies. En fait la déviance apparaît comme une notion vague complémentaire de la notion de norme. Mais cette notion de norme- que l’on définit généralement comme les manières de faire, de penser, d’agir, de sentir, socialement déterminées et sanctionnées- est elle-même variable et polymorphe. On voit en effet dans une même société une multiplicité de normes parfois contradictoires, régissant des compartiments divers et plus ou moins larges de la vie collective. Et des faits de déviances surgissent, ici ou là en fonction des divers systèmes de normativité. C’est donc la « société » qui en instituant des règles de fonctionnement crée les conditions mêmes de production des déviances….ainsi la déviance en soi n’a pas de fondements : il n’existe que des faits de déviance particulier.

Il n’est pas de société dont les membres ne subissent un minimum de pression qui les amène à se conformer à certains modèles, à certaines règles (et par là même à se ressembler). Cette pression ne s’exerce d’une manière uniforme ni quant à l’intensité des contraintes qu’elle applique aux individus, ni quant aux directions qu’elle leur signale; elle n’est pas irrésistible et c’est souvent l’exigence de conformité qui ouvre les portes de la déviance lorsque le contenu des règles et des modèles s’est altéré et que leur rigueur se relâche, ou au contraire se resserre exagérément. Ces propositions sont généralement admises, mais leur élucidation amène les sociologues à se poser de difficiles questions sur les conditions et les mécanismes qui assurent la conformité, la nature et l’étendue de la ressemblance instituée entre les membres de la société, et inversement sur les différences, divergences ou oppositions que celle-ci tolère entre les individus.

Le courant ayant sans doute le plus significativement renouvelé l'analyse sociologique en matière de déviance est l'interactionnisme. Alors que l'approche structuro-fonctionnaliste mettait en avant la solidarité sociale et son renforcement possible par la transgression des normes, « l'orientation interactionniste propose de concevoir la déviance comme le produit de la réaction sociale » . Pour cette école, l'ordre social ne préexiste pas aux relations inter-individuelles, il lui est inhérent. Ce n'est donc pas dans l'acte individuel qu'il faut chercher la signification d'une pratique déviante au regard des normes propres à une société mais dans le processus de désignation qui se fait jour dans l'interaction et qui « labellise » ou « stigmatise » un individu.

Dans ce constructivisme radical, le déviant est un individu qui dans son interaction à un autre individu ou à un groupe va être labellisé en tant que déviant. C'est donc la réaction d'individus, la réaction sociale à un comportement, qui entraîne l'existence même de la déviance et non pas le comportement lui-même.

«  (...)Les groupes sociaux créent la déviance en instituant des normes dont la transgression constitue la déviance, en appliquant ces normes à certains individus et en les étiquetant comme déviants. De ce point de vue, la déviance n'est pas une qualité de l'acte commis, mais plutôt une conséquence de l'application, par les autres, de normes et de sanctions à un « transgresseur ». Le déviant est celui auquel cette étiquette a été appliquée avec succès et le comportement déviant est celui auquel la collectivité attache cette étiquette. »H.S.Becker, Outsiders, Etudes de sociologie de la déviance, Métailié, Paris, 1985

Pour H.S.Becker, ce sont les « entrepreneurs de morale », les « grands stigmatiseurs » qui élaborent des normes présentées comme légitimes et qui les font appliquer, alors qu'elles reflètent leurs propres intérêts et que d'autres individus (fumeurs de marijuana, musiciens de jazz...) les transgressent pour satisfaire leurs propres intérêts, le plus souvent divergents, en commettant des actes qui seront désignés par les premiers comme déviants. Ce sont donc les groupes légitimes à définir la norme sociale, les groupes occupant une position sociale supérieure qui organisent le contrôle social afin d'assurer leur statut en faisant endosser à des individus des rôles qu'ils définissent comme déviants. Ce n'est pas dans le statut de l'individu qu'il faut chercher la source de la déviance mais dans le rôle qu'il occupe dans une interaction donnée. Ainsi, un sociologue américain peut être déviant dès lors qu'il fume de la marijuana et qu'il joue du jazz, mais il est conformiste dès lors qu'il respecte les critères universitaires élaborés pour poser un regard critique sur la société dans laquelle il vit. L'acteur social est un acteur de théâtre qui endosse un rôle dans une situation, puis un autre dans une autre situation . Pour garder la « face », il se fixe une « ligne d'action » cohérente à ses yeux et aux yeux des autres, il fait preuve de « tenue » et de « déférence ». Pour pousser l'analyse à son paroxysme, nous pourrions dire que l'individu stigmatisé comme déviant ne peut pas, sans prendre de gros risques quant à la préservation de sa face, se transformer en un individu conformiste. « La face [est] la valeur sociale positive qu'une personne revendique effectivement à travers la ligne d'action que les autres supposent qu'elle a adoptée au cours d'un contact particulier » .

Parce qu'il faut à tout prix qu'il ne perde pas la face, il va adopter le comportement que l'autre suppose conforme à sa ligne d'action. H.S.Becker dirait que c'est notre réaction à ce type de comportement et la désignation d'un tel comportement comme déviant qui crée la déviance. Avec E.Goffman, nous pouvons ajouter que c'est la présence d'une personne étiquetée comme « standard » en face d'un individu stigmatisé comme « sauvageon », « jeune de banlieue » ou « beurs » qui suppose implicitement un comportement déviant. Il pourrait sembler paradoxal pour étayer une approche interactionniste de se référer à l'anthropologie durkheimienne. Pourtant, le jeu des étiquettes, d'après M.Douglas, ne définit pas simplement la place qui est attribuée à un individu dans la hiérarchie sociale. Lorsque les individus sont étiquetés comme déviant, l'influence est grande sur leur comportement.

            «  Nous devons (...) garder présent à l'esprit que les normes créées et conservées par la désignation d'un comportement comme déviant, loin d'être unanimement acceptées, font l'objet de désaccords et de conflits parce qu'elles relèvent de processus de type politique à l'intérieur de la société. » H.S.Becker, Outsiders, Etudes de sociologie de la déviance, Métailié, Paris, 1985.

            Les normes sociales sont créées par des groupes sociaux spécifiques qui, soit sont en mesure de convaincre la majorité du groupe du bien fondé de ces normes, soit l’imposent à un ensemble d’individus. Loin d’être le produit d’un accord unanime les normes sociales font l’objet de désaccords et de conflits, car elles relèvent de processus politiques. La déviance doit donc être définie en fonction de deux critères : l’accomplissement ou non d’un acte n’obéissant pas à la norme, et la considération par le groupe de cet acte comme déviant.

Becker cherche à comprendre la genèse du comportement déviant, en dépassant les modèles synchroniques, qui proposent une explication en termes de facteurs concomitants et qui se basent sur l’analyse multivariée. Ces modèles supposent une simultanéité, et laissent échapper la dimension temporelle. Il oppose à cette perspective un modèle séquentiel, en utilisant le terme de carrière déviante, par analogie à la carrière professionnelle, qui prend en compte chaque phase de changement, de passage d’une position à une autre. Il distingue ainsi quatre étapes de la carrière déviante : la première étape est la transgression de la norme. Celle-ci ne suffit pas à désigner le sujet comme déviant. Il faut que cette transgression ne soit pas qu’occasionnelle. La deuxième étape, l’engagement, survient lorsque la transgression est plus régulière. Elle implique alors l’entrée dans un mode de vie et un changement d’identité. L’engagement n’est possible que si les individus « apprennent à participer à une sous culture organisée autour d’une activité déviante particulière ». C’est le moment de la socialisation de la déviance. La troisième phase, une des plus cruciales, est la désignation publique. Etre reconnu publiquement comme déviant a des « conséquences importantes sur la participation ultérieure à la vie sociale et sur l’évolution de l’image de soi de l’individu », dans le sens où l’identité change aux yeux des autres, où l’individu acquiert un nouveau statut. L’identité déviante est perçue comme la caractéristique principale, sur laquelle les autres se basent pour définir l’intégralité de la personne déviante. C’est en quelque sorte une prédiction auto réalisatrice, car « la manière dont on traite les déviants équivaut à leur refuser les moyens ordinaires d’accomplir les activités routinières de leur vie quotidienne. En raison de ce refus, le déviant doit mettre en ouvre des pratiques routinières illégitimes ». La dernière étape est l’adhésion à un groupe déviant, qui entraîne deux types de conséquences: les groupes déviants élaborent des rationalisations dans le but de légitimer l’identité déviante, ce qui permet de penser positivement sa différence et de mettre en congruence ses valeurs et l’image de soi. De plus, l’appartenance à un groupe déviant facilite la perpétuation des pratiques déviantes, la sous culture déviante possédant un stock de savoir-faire et d’expérience collective concernant les manières de garder secrètes les pratiques déviantes.

 

 

 

II-                La délinquance, le crime : normalité ou pathologie ?

 

A.    Normal et pathologique : l’exemple du crime

 

Qu'entend-on par le concept de normal et par son corollaire, le pathologique ? Pour établir un diagnostic de la société, le sociologue doit trouver un caractère objectif permettant de distinguer « scientifiquement » le normal du pathologique et non s’en remettre au jugement que la société porte sur elle même. Ce critère Durkheim croit d’abord le trouver dans la généralité : un phénomène est normal quand on l’observe dans la plupart des sociétés d’une espèce donnée situées à un même stade de développement. Au contraire, le phénomène exceptionnel sera jugé pathologique.

Un fait social est normal pour un type social déterminé, considéré à une phase déterminée de son développement, quand il se produit dans la moyenne des sociétés de cette espèce, considérées à la phase correspondante de leur évolution.

 

Ainsi dans la France de la fin du 19ème siècle, il est normal que les traditions religieuses reculent ou que la division sociale du travail se développe, car il s’agit de phénomène que l’on observe dans toutes les sociétés industrialisées.. Si ce premier critère est facile à appliquer au sociétés stables, parvenues à leur maturité, en revanche, il se révèle difficilement utilisable pour les sociétés en situation de transition entre deux régimes sociaux. Dans ce cas un phénomène peut-être général tout en étant inadapté aux nouvelles conditions d’existence de la société ; il en est ainsi par exemple d’une survivance qui se maintient par un effet d’inertie ; inversement, un phénomène exceptionnel peut constituer une innovation tout à fait adaptée aux nouvelles conditions d’existence sociale Durkheim est donc amené à poser un second critère de normalité : l’adaptation aux besoins sociaux, aux conditions d’existence de la société. Dans un langage plus moderne  on dira que le phénomène normale est fonctionnel par rapport au tout social alors que le phénomène pathologique est dysfonctionnel. Par exemple, le crime est jugé pathologique par le citoyen qui en est victime alors qu’il est un phénomène normal pour le sociologue. En effet, on ne connaît pas de société sans crime. Il s’agit donc d’un phénomène général que l’on rencontre dans toutes les sociétés (normalité de fait) et qui, de plus, est lié aux conditions de toute vie sociale (normalité de droit). Une société sans crime est impossible : à supposer que certains comportements criminels ne soient plus commis, cela signifierait que le degré de sensibilité de la conscience collective par rapport à la criminalité c’est accrue ; dès lors, des fautes plus vénielles en viendraient à être considérées elles-mêmes comme des crimes. Pour qu’il en soit autrement, il faudrait supposer une totale homogénéité de l’état de la conscience collective dans tous les esprits ; mais alors la société serait complètement figée, comme pétrifiée et donc incapable de changer. Voilà pourquoi selon Durkheim, le criminel doit être considéré comme un agent régulier de la vie sociale et dans Les règles de la méthode sociologique, il déclare que le crime a une fonction dans la société et qu'il est par conséquent normal. Il est donc possible de juger le bon fonctionnement d'une société selon la répression exercé sur les crimes.

 

Pour E.Durkheim, toute société prescrit des impératifs et des interdits. Par exemple, le crime est un acte qui viole un impératif ou un interdit porté par la « conscience collective », « ensemble des croyances et sentiments communs à la moyenne des membres d'une société formant un système déterminé qui a sa vie propre » .

Le crime ne sera pas défini par l’atteinte à la vie ou aux biens de la personne mais par la peine que la société lui applique. La peine constitue en effet le seul dénominateur commun à tous les actes variés que différentes sociétés qualifient de crimes. Cette définition purement formelle présente deux avantages : elle permet d’appréhender le crime à partir d’un indicateur facilement observable, la peine ; elle met sur le même plan la criminalité religieuse des sociétés primitives et les criminalité des sociétés modernes qui concerne essentiellement les atteintes aux biens et à la vie de la personne.

Si le crime est normal, la peine ne peut être un remède destiné à amender le criminel ; elle sert plutôt à réaffirmer la force de la conscience collective. La peine a donc pour fonction principale de rassurer « les honnêtes hommes » de confirmer la validité des normes et des valeurs de la société. En tant que tel, la peine est elle aussi un phénomène normal. Le couple peine/crime est normal, il exprime le rapport dialectique qui existe entre ordre social et changement social.

En revanche une augmentation trop forte de la criminalité(ou du suicide) peut-être pathologique, lorsque le phénomène mesurable statistiquement devient pathologique quand il connaît une rupture importante par rapport à sa courbe tendancielle. La régularité statistique devient alors le critère de normalité, ce qui devient discutable si on isole le phénomène de son contexte.

 

            D'après R.Aron , dans ces conditions, « le criminel est celui qui, dans une société, a refusé d'obéir aux lois de la cité ». Pour être fidèle à E.Durkheim, nous dirions que le criminel est celui qui dans une cité a refusé d'obéir aux lois de la société. La mise en place d'un droit répressif et l'application d'une sanction n'a pas pour objectif de dissuader de l'acte criminel. « La fonction du châtiment est de satisfaire la conscience commune » . Le crime n'est pas « dysfonctionnel » pour la société. Il est plus normal que pathologique. Il se rencontre dans toutes les sociétés et ne menace pas la solidarité de ses membres s'il demeure dans certaines limites.

            Si nous avons retenu l'exemple du crime développé par E.Durkheim, c'est parce que l'auteur part de cet exemple pour justifier son travail et qu'il en propose une perspective originale, encore de nos jours. Un acte n'est pas criminel en soi, il est socialement perçu comme criminel et il n'est pas sanctionné pour donner l'exemple mais bien pour contenter la vision particulière du monde qu'a une société donnée. « Un acte est criminel quand il offense les états forts et définis de la conscience collective » . La conclusion de Durkheim est donc qu'« on ne peut pas dire qu'un acte froisse la conscience commune parce qu'il est criminel, mais qu'il est criminel parce qu'il froisse la conscience commune. Nous ne le réprouvons pas parce qu'il est un crime, mais il est un crime parce que nous le reprouvons ». Le crime n'est donc pas un acte pathologique au sens où il détruirait toute forme de solidarité entre les individus et qu'il menacerait ainsi la structure sociale, ensemble des relations, relativement stables, entre les composantes d'une société. Il a donc une fonction positive dans le fonctionnement globale de la société : il lui assure l'occasion de se satisfaire en prouvant son existence. Dans l'esprit de E.Durkheim, le statut du normal et du pathologique ne dépend donc pas de ce qu'une société juge communément comme normal ou anormale mais bien du danger que représente un acte pour la vie sociale. Un acte est pathologique s'il dérive et entretient le dysfonctionnement de la structure sociale, la vie sociale n'étant autre chose que le fonctionnement de la structure sociale.

la norme n'a aucune transcendance, si ce n'est une transcendance sociale. L'imposition de l'« ordre social » est variante selon le type de sociétés étudiées et l'époque à laquelle elles sont étudiées. « Le normal n'est ni un concept statique ou pacifique, mais un concept dynamique et polémique »

 

« (...) Le propre d'un objet ou d'un fait dit normal, par référence à une norme extérieure ou immanente, c'est de pouvoir être à son tour, pris comme référence d'objets ou de faits qui attendent encore de pouvoir être dit comme tels. Le normal c'est donc à la fois l'extension et l'exhibition de la norme. Il multiplie la règle en même temps qu'il l'indique. Il requiert donc hors de lui, à coté de lui et contre lui, tout ce qui lui échappe encore. Une norme tire son sens, sa fonction et sa valeur du fait de l'existence en dehors d'elle de ce qui ne correspond pas à l'exigence qu'elle sert. » G.Canguilhem, Le normal et le pathologique, PUF, Paris, 1984

 

C'est dans cette perspective qu'il faut penser le pathologique et l'anormal. Un comportement ou un fait est pathologique quand il est qualifié comme tel. Cependant, ce n'est pas la référence à la norme qui conduit à entreprendre une telle qualification. C'est une telle qualification qui permet de penser la norme. En effet, « le concept de droit, selon qu'il s'agit de géométrie, de morale ou de technique, qualifie ce qui résiste à son application de tordu, de tortueux ou de gauche ». Hors, si « la règle ne commence à être règle qu'en se faisant règle », « cette fonction de coercition ne surgit qu'avec l'infraction même » . Pour respecter la pensée de G .Canguilhem, il ne faudrait cependant pas affirmer que l'infraction est l'origine de la règle. « l'infraction est non l'origine de la règle mais l'origine de la régulation. Dans l'ordre du normatif, le commencement est l'infraction. Pour reprendre une expression Kantienne, nous proposerions que la condition de possibilité des règles ne fait qu'un avec la condition de possibilité de l'expérience des règles. L'expérience des règles c'est la mise à l'épreuve, dans une situation d'irrégularité, de la fonction régulatrice des règles »

 

C'est parce que des individus, des « sauvageons », brûlent des voitures sur leurs lieux de résidence qu'on qualifie de « cités » que l'on peut affirmer que la norme est de ne pas brûler de voitures. La norme est donc un phénomène social qui résulte d'un travail de qualification, travail qui donne à voir la mise à l'épreuve de la norme devant assurer la régulation sociale.

 

La norme n'est donc pas ce qui est qualifié de normal par un groupement d'individus plus ou moins dominant. L'ordre social est avant tout un processus se faisant. La forme pathologique d'un fait social est celle qui menace la solidarité entre les différentes composantes d'une société. Cette forme pathologique permet de déterminer avec précision la forme normale d'un fait social, comme peut le montrer l'exemple de la division sociale du travail.

 

L’explication fonctionnaliste

Dans une étude, désormais classique, intitulée : « structure sociale, anomie et déviance » (social theory and docial structures, 1949) R. K. Merton a développé une analyse prenant en compte l’état de la structure sociale. A travers cette étude- qui emprunte largement à Durkheim- Merton s’applique à poser les fondements d’une analyse des sources sociales et culturelles de la déviance. Il s’agit de montrer comment dans certaines circonstances, l’organisation de la structure sociale peut favoriser chez certains individus l’adoption de comportements qui seront qualifiés de déviants, plutôt que l’adoption d’une conduite conformiste. En se plaçant dans une perspective sociologique, on peut comprendre, selon Merton, que certains comportements dits déviants soient le fait de certains individus, non pas à cause de vagues « tendances » biologiques qui leur seraient particulières mais, plus simplement parce que ces formes de comportements découleraient, en quelque sorte « naturellement » de la situation sociale dans laquelle ils se trouvent. Ainsi, il apparaît que certaines forme de comportement déviants sont aussi normales psychologiquement que le comportement conformiste, ce qui remet en question l’identité entre déviance et anormalité. Cette problématique conduit Merton a distinguer deux éléments particuliers de la structure sociale. Le premier élément est constitué par les buts, les intentions et les intérêts définis par la civilisation : ce sont les objectifs légitimes proposés par la société.  Le second élément est constitué par un éventail des « moyens légitimes » ou « normaux », dont peut disposer l’individu pour atteindre les buts proposés. Il s’agir des pratiques généralement institutionnalisées (héritage, diplômes travail, mérite emplois rémunérateurs….) qui permettent de réaliser les objectifs. Il est clair qu’aussi longtemps que les individus peuvent obtenir satisfactions provenant de la réalisation des buts par le biais de moyens socialement acceptés, l’équilibre entre ces deux aspects complémentaires de la structures est maintenu. Mais lorsqu’il y a inadéquation entre les buts et les moyens, si aucun frein, moral ou idéologique, n’est à même de tempérer les aspirations des individus, ceux qui se trouvent en mauvaise position, socialement parlant, auront tendance à recourir à des moyens illégitimes- à travers des comportements éventuellement qualifiés de déviants – pour la réalisation de ces aspirations. De fait, dans les sociétés où les aspirations sont exacerbées, en particulier par le bombardement publicitaire, et deviennent quasi illimitées, en l’absence de tout frein moral ou idéologique susceptible de modérer leurs légitimes aspirations, les éternels « battus » du jeu social- les classes défavorisées- auront tendance, comme l’indiquent les statistiques morales, à s’en prendre directement au règles du jeu, quitte à les bousculer pour les réalisation des objectifs. Cette tendance, dit Merton, va en se généralisant dans nos sociétés hyper médiatisées, où ne compte plus que la compétition pour la consommation.  Et lorsque ce type de situation tend a se généraliser, il est probable que la société considérée engendrera des phénomènes toujours plus nombreux de déviance et de transgression. La société propose à chacun de ses membres les mêmes idéaux, mais refuse à beaucoup la possibilité de les réaliser, la déviance devient une des issues possibles a une contradiction d’ordre général. (inadéquation entre buts et moyens selon Merton = > opposition de classes ou de groupes sociaux)

 

 

Les approches culturalistes

La criminalité fut le principal thème de travail des sociologues dits de l'" École de Chicago " . Dans les années 1920 et 1930, toute une série de travaux fondateurs mettent notamment en évidence le rôle de l'acculturation des migrants, la formation et le développement des bandes de délinquants (les " gangs " étudiés par Frédéric Thrasher en 1924) et l'effet de la ségrégation urbaine. On qualifie souvent ces travaux en parlant d'approches d'" écologie urbaine " parce que l'analyse de la structure urbaine est au cœur de celle des relations sociales. Néanmoins, c'est autour du concept de culture que tournent les trois notions centrales émergeant de l'ensemble de ces recherches :

la désorganisation sociale. Cette notion est classique depuis la parution de l'ouvrage fondateur de William Thomas et Florian Znaniecki (Le paysan polonais, 1910). Pour eux, les très nombreux migrants qui débarquent régulièrement aux États-Unis sont concentrés dans des quartiers pauvres, forcés de cohabiter avec d'autres groupes culturels et confrontés de surcroît aux contradictions qui surgissent entre la culture d'origine de leur communauté et la culture américaine individualiste. Cette tension et ces contradictions affaiblissent les normes et les solidarités, elles créent une ambivalence et une incertitude morales qui facilitent la transgression. Incontestable dans sa généralité, cette théorie semble cependant postuler trop rapidement que la situation d'acculturation fabrique automatiquement des individus sans repère normatif.

le conflit de cultures. À partir des mêmes constats sur la situation sociale et ethnique des villes américaines, certains auteurs ont proposé une autre explication. Plutôt que de penser le choc de cultures très différentes en termes de contradictions perturbantes, ils l'analysent en terme de conflits ou de choix exclusifs. En 1938, Thorsten Sellin systématise la notion de conflit de cultures (c'est-à-dire conflit de normes), soulignant que la déviance provenait de la coexistence d'une culture valorisant ou tolérant une pratique interdite par l'autre culture. Cette définition est cependant étroite. Dans les années 1950, Albert Cohen proposera de l'élargir pour inclure non seulement les normes traditionnelles transmises dans la famille, mais aussi les normes instituées par les adolescents dans des groupes de pairs en réaction contre la domination. Cette théorie explique le fait qu'un individu commette un acte interdit par la culture dominante comme par la culture traditionnelle mais valorisé par la sous-culture adolescente.

l’éducation déviante. Dans les années 30, avec un manuel qui restera longtemps la principale référence en criminologie, Edwin Sutherland élabore le modèle de " l'association différentielle ", que nous appelons plus clairement l'éducation déviante. Pour lui, la déviance ne résulte pas d'un manque ou d'un conflit mais tout simplement d'un apprentissage. Il pose notamment en principes que : " le comportement criminel est appris dans l'interaction avec d'autres personnes par un processus de communication. Une part essentielle de cet apprentissage se déroule à l'intérieur d'un groupe restreint de relations personnelles. Cet apprentissage inclut : a) l'apprentissage de techniques de commission de l'infraction, b) l'adoption de certains types de motifs, de mobiles, de rationalisations et d'attitudes ". Cette théorie banalise le comportement délinquant qui " met en jeu les mêmes mécanismes que ceux qui sont impliqués dans tout autre apprentissage ". Quant à la question de savoir pourquoi tel individu choisit un apprentissage déviant plutôt que conformiste, Sutherland revient aux explications culturalistes précédentes en disant que le comportement déviant est choisi lorsque la loi est mal considérée par l'individu, autrement dit lorsque l'individu se trouve dans une situation de décalage culturel. La théorie de Sutherland possède une grande force d'explication. En effet, de nombreuses carrières criminelles supposent l'acquisition d'un savoir-faire et s'accompagnent d'une sorte d'" idéologie professionnelle ". En outre, cette théorie a le très grand mérite de fonctionner aussi bien avec la délinquance ordinaire (vol, recel, trafics divers, fabrique de fausse monnaie, etc.) qu'avec la délinquance des élites (fraude, corruption, abus de confiance, non respect de la concurrence, etc.) dont pratiquement toutes les autres théories se désintéressent.

 

 

B.     La délinquance

 

 D’une manière générale, ce sont les laissés pour compte des sociétés industrielles –ceux à qui échappent sans cesse les moyens légitimes de réaliser les buts proposé- qui sont poussé à transgresser les règles d’un jeu dont ils sont les éternels perdants et qui viennent alimenter pour l’essentiel, l’appareil judiciaire. Ainsi le phénomène criminel dénonce-t-il aussi l’opposition entre groupes sociaux et dans cette perspective, la criminalité peut être considérée comme une manifestation particulière des conflits de classes. De ce point de vue, le Code apparaît comme la pierre angulaire renfermant les règles du jeu social qu’un groupe particulier impose à tous, par l’intermédiaire apparemment neutre de l’appareil d’Etat. En réalité l’Etat est une expression institutionnelle de la classe dominante (Engels) qui détient, et exerce, à travers divers appareils- dont l(institution judiciaire- le monopole de la violence légitime (Weber). Cependant, au bout du compte, il apparaît que la diversité à travers laquelle se manifeste le phénomène criminel rend vaine toute tentative d’explication univoque, qui prétendrait rendre compte du crime en général.

 

 

 

Les pratiques considérées comme délinquantes dans nos sociétés sont toujours pensées comme déviantes. Le phénomène délinquant a donc fait l'objet d'une attention particulière de la part des pouvoirs publics par la mise en place de processus de surveillance de la population et de répression des actes délictueux ou criminels. Les sciences sociales, notamment la sociologie, comme nous l'avons vu, se sont questionnés sur le sujet. Les crimes de sang ont toujours été dénoncés depuis le célèbre adage, à la source de notre droit pénal judéo-chrétien, « tu ne tueras pas ton prochain ». Cependant, s'ils restent dans les limites du raisonnable, ils n'ont jamais été aussi fortement combattus que d'autres crimes ou délits de moindre importance. Il est même possible de penser que la norme sociale s'accommode avec aisance de la grande criminalité et des meurtres perpétuels qui l'accompagnent. Le code de l'honneur mafieux est célébré dans de nombreux films, comme dans la célèbre trilogie du Parrain, de F.F.coppola, ou encore dans French Connection, longue épopée du trafic d'héroïne entre la France et les Etats-Unis.

 

Pour constater l'explosion de la criminalité dans la société française, il suffit de se référer aux statistiques émises chaque année par les pouvoirs publics par l'intermédiaire du ministère de l'intérieur . Dès lors, pouvons-nous considérer vivre dans une société criminelle ? Faut-il croire qu'en 50 ans les relations sociales se sont considérablement dégradées, que les chiffres de la criminalité n'ont jamais été aussi haut ? Ne s'avérerait-il pas plus juste de penser que les formes de criminalité et de délinquance ont changé ?

 

C'est au début des années 1970 que l'explosion du nombre des « vols et recels » a commencé et il est possible d'avancer de nombreuses explications, qu'il s'agisse d'une dégradation des relations sociales, ou encore en terme de société de production, de l'attrait considérable que peuvent représenter tous les biens que nous avons à notre disposition. Il suffit de constater que « les vols liés à l'automobile ou aux deux roues à moteur» représentent près de la moitié du nombre total de vols. La part des vols dans la criminalité globale est donc aujourd'hui de 62%. Quant aux infractions à caractères économiques, elles représentent près de 10% de cette même criminalité. Résultent-elles d'une désagrégation du lien social dans nos sociétés ou d'une évolution des pratiques de paiement ? Les deux-tiers de ces infractions concernent la falsification ou l'usage de chèques et de cartes de crédit volés.

 

Le deuxième concept qui contribue à l'élaboration de la problématique de la sécurité est celui d'« incivilité » . Il est même fondamental pour comprendre le sentiment d'insécurité. Il ne s'agit pas du jet de caillou sur un bus, d'un chauffeur de transport en commun molesté ou d'un professeur violenté. Les incivilités ne sont pas des délits, bien que les délits soient des comportements incivils. La mesure des incivilités est donc impossible. Pour certains, le tag est une forme d'expression artistique, pour d'autre c'est une pratique sauvage qui détruit le paysage urbain. Pour les uns, écouter de la musique en centre-ville avec sa « bande » d'amis est une habitude, pour d'autres c'est une occupation illégitime de l'espace public. C'est dans cet univers que s'engouffrerait le sentiment d'insécurité et la peur qui l'accompagne. Or, « le problème avec la peur, c'est qu'elle fait peur, qu'elle a tendance s'auto entretenir, à fonctionner comme une boule de neige. (...) Le couple insécurité-individualisme offre à la peur une plage de croissance illimitée, qui produit inlassablement des discours et des comportements sécuritaires plus ou moins irrationnels voire parfois hystériques »  

 

La délinquance et la criminalité ont donc changé de forme. La problématique de la sécurité aujourd'hui est avant tout centrée sur les problèmes d'insécurités et d'incivilités des « mauvais lieux »   . C'est l'accroissement de la délinquance juvénile et l'explosion du trafic de stupéfiant qui mettraient à mal les valeurs républicaines. Les mineurs représentent 20% des mis en cause à l'occasion de crimes ou délits. C'est l'évolution du phénomène de « bande », jusqu'alors présent dans les seuls Etats-Unis, qui touche en France jusqu'à la population féminine  et qui demeure incompréhensible aux yeux des experts et des pouvoirs publics.

La vie sociale est structurée par toutes sortes de normes, les unes autonomes, les autres institutionnalisées. Chacune d’entre elles a pour contrepartie une catégorie particulière de déviance. Ainsi le crime constitue la déviance correspondant à cette sorte particulière de norme qu’est la loi pénale.

 

 

Sources: Travaux de E. Durkheim, HS Becker, Merton

 

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